Depuis deux décennies, les infrastructures portuaires et logistiques sont le marqueur le plus visible de l’ancrage économique des Émirats arabes unis sur le continent africain. Longtemps en première ligne, DP World a multiplié les concessions à long terme et les zones économiques spéciales. Cependant, Abou Dhabi cherche désormais à imposer sa propre empreinte à travers AD Ports, dont la montée en puissance reflète à la fois les priorités diplomatiques de l’émirat et les attentes africaines en matière d’investissement dans des infrastructures vitales.
AD Ports a multiplié les projets depuis 2022, dessinant une stratégie d’expansion sélective et géographiquement diversifiée. Du Congo à la Tanzanie, de l’Égypte à l’Angola, ces opérations consolident la place d’Abou Dhabi dans un secteur stratégique pour l’intégration économique africaine et pour la diversification des marchés émiratis.
Des projets ciblés pour ancrer l’influence émiratie
En Afrique centrale, AD Ports a signé en 2023 avec Brazzaville une concession de trente ans pour développer et exploiter le terminal polyvalent New East Mole à Pointe-Noire. L’investissement de 500 millions de dollars, dont 220 millions dès la première phase, s’accompagne d’une joint-venture avec CMA CGM. Ce projet s’inscrit dans la volonté congolaise de diversifier une économie encore largement dépendante des hydrocarbures.
En Afrique de l’Est, AD Ports a pris en 2024 une participation de 95 % dans Tanzania International Container Terminal Services (TICTS), opérateur du terminal 2 de Dar es Salaam, en partenariat avec l’indien Adani. Cette installation concentre 83 % du trafic conteneurisé du pays et assure des connexions cruciales vers le Burundi, la RDC et la Zambie.
En Afrique du Nord, l’émirat a signé un accord de 50 ans avec l’Autorité de la zone économique du canal de Suez, complétant ses projets à Charm el-Cheikh, Safaga et Al Sokhna. Enfin, en Angola, AD Ports a annoncé en août 2025 un investissement de 250 millions de dollars pour moderniser le port de Luanda, susceptible d’atteindre 380 millions sur la durée du contrat. Premier port du pays, il concentre 76 % du trafic national et joue un rôle de hub régional.
Ces implantations ne forment pas une simple liste : elles dessinent un maillage sélectif de points névralgiques, articulés à des projets nationaux, et traduisent une stratégie de puissance pensée dans la durée.
Le port comme instrument géopolitique
L’Afrique est aujourd’hui l’un des terrains centraux de la compétition mondiale. La Chine est déjà impliquée dans 78 ports du continent, tandis que ses exportations vers l’Afrique devraient dépasser 200 milliards de dollars en 2025. L’Inde a investi 75 milliards de dollars depuis 1996, et son commerce bilatéral avec l’Afrique a franchi les 100 milliards en 2024–2025. Le Japon, de son côté, a opté pour une approche de corridors commerciaux et de financements privés dans le cadre de la TICAD 9. Singapour a également investi plus de 20 milliards, considérant l’Afrique comme un relais stratégique vers l’Asie.
Dans ce contexte, la stratégie d’Abou Dhabi s’inscrit dans une dynamique de rivalité mais aussi de complémentarité. AD Ports ne se contente pas d’ériger des terminaux ; il propose aux États africains des ancrages logistiques susceptibles de les connecter à des flux mondiaux où se redessine la hiérarchie des puissances.
Une opportunité pour les économies africaines
Pour les pays africains, ces investissements offrent une réponse concrète à un déficit chronique d’infrastructures. Ils soutiennent l’ambition de la Zone de libre-échange continentale africaine de fluidifier les échanges intra-régionaux et de réduire le coût logistique, qui reste parmi les plus élevés au monde. La présence émiratie apporte également une diversification bienvenue face à l’hyper-dépendance vis-à-vis de la Chine.
Les opportunités ne se limitent pas aux infrastructures. Les Émirats, à travers AD Ports, ouvrent des perspectives de coopération dans les chaînes de valeur industrielles, dans les services liés à la logistique et dans le développement de hubs régionaux. Pour les pays côtiers comme pour les pays enclavés, c’est la possibilité de s’arrimer à une dynamique globale où l’Afrique attire simultanément capitaux chinois, indiens, japonais, singapouriens et émiratis.
En ce sens, le «collier de ports» porté par Abou Dabi ne doit pas être lu comme un simple catalogue d’investissements, mais comme une tentative d’inscrire les Émirats dans la grande recomposition géoéconomique africaine. Pour les économies africaines, l’enjeu est désormais de transformer ces infrastructures en leviers de croissance endogène et en instruments d’intégration régionale.



